Retrouvailles


J'étais debout dans le couloir, à la fenêtre. La nuit coulait le long des vitres, ponctuée de lumières fugitives. Je somnolais, bercé par le martèlement régulier des roues du train sur les rails. Tu es passée derrière moi. Si près, que j'ai senti ton parfum.

Tu t'es arrêtée à la fenêtre suivante, et tu as plongé ton regard dans la nuit semée d'étoiles. Je te voyais de profil. Une vie de travail n'aurait pas suffi au sculpteur le plus habile pour imiter la perfection des courbes de ton visage. Le vent jouait avec tes cheveux, dont les mèches sombres effleuraient tes épaules.

J'ai fermé un instant les yeux, pour tenter de fixer à jamais ton image sur ma rétine. Quand j'ai rouvert les yeux, tu me regardais. J'ai détourné aussitôt la tête. Mais je sentais ton regard observer mon visage. Je t'ai regardée de nouveau. Tes yeux contenaient toutes les promesses, et toute la tristesse du monde. Ton regard m'a cloué le coeur.

Combien de temps sommes-nous restés ainsi, à nous regarder sans mot dire ? Quelques secondes ou plusieurs minutes ? Je ne sais plus : le temps s'était cristallisé autour de nous. Et cette fois, c'est toi qui a détourné les yeux.

Tu regardais de nouveau défiler le paysage nocturne. Quant à moi, je ne pouvais m'empêcher de te regarder avec émerveillement. En cette seconde, j'aurais voulu te dire combien j'étais bouleversé, combien tu étais belle; mais la peur du ridicule, le carcan des convenances me l'interdisaient.

Le train s'est arrêté dans une gare. Des voyageurs sont sortis bruyamment d'un compartiment, et sont descendus. Leurs voix ont résonné dans la petite gare, et le train est reparti.

Tu es entrée dans le compartiment, et tu t'es installée près de la fenêtre. Je suis venu m'asseoir en face de toi. Tu avais fermé les yeux. Je suis resté un long moment, immobile, à te regarder. Une seule fois tu m'as jeté un regard, et tu as refermé aussitôt les yeux, avec un léger sourire.

Je me suis assoupi. Combien de temps ai-je dormi ? Quand j'ai ouvert les yeux, tu n'étais plus là. J'ai bondi hors du compartiment. Tu n'étais pas dans le couloir. Je t'ai cherchée dans tout le train.

Porte donnant sur la voie. Mal fermée. Je n'ai dû qu'à mes réflexes de m'être agrippé à une poignée, de reprendre pied dans le wagon, de refermer la porte. Je suis resté assis par terre, secoué de tremblements, pendant plusieurs minutes.

Quelqu'un s'est approché de moi. J'ai levé les yeux. Tu m'as souri. Je me suis levé et, poussé par une impulsion subite, je t'ai prise par les épaules, et je t'ai demandé : « Où étais-tu ? »

Tu t'es dégagée de mon étreinte, et tu as regardé les rails défiler de l'autre côté de la porte. « Je t'attendais. » as-tu fini par répondre.

Ta voix. Je venais d'entendre ta voix. Plus mélodieuse qu'un chant d'amour, plus douce qu'une brise de printemps. Et ton parfum léger hantait mes narines.

Je t'ai serrée contre moi, longuement, passionnément. Cette fois, tu n'as pas cherché à te libérer.

* * *
Ta peau était couleur de miel dans la pénombre de la chambre. Tu as ri doucement en sentant mon regard courir sur ton corps. Je t'ai attirée contre moi. Ta peau était douce, tiède, et parfumée.

Nous nous sommes éveillés, les yeux encore embués de sommeil, et nous nous sommes levés avec des gestes engourdis, comme des oiseaux mouillés.

Tu es allée à la fenêtre, humer l'air du petit matin. Ta silhouette nue se découpait en contre-jour dans le carré de lumière blonde, et le soleil allumait des reflets d'acajou dans tes cheveux. Je me suis approché de toi, je t'ai serrée contre ma poitrine, et j'ai enfoui mon visage dans tes cheveux, pour y retrouver le parfum de la nuit encore présent dans tes mèches en désordre.

Et dire que je ne connais même pas ton nom... Quand je te l'ai demandé, tu as posé un doigt sur mes lèvres, et tu as eu ce sourire énigmatique, un peu triste: « Tu le sauras bien assez tôt... »

Quand tu es partie, tu m'as seulement dit : « Je suis venue trop tôt. Excuse-moi. Nous nous reverrons un jour, de toute façon. »

* * *
Ai-je rêvé ton existence ? Jusqu'à ce matin, j'ai douté. Jusqu'à ce que je retrouve cette chaînette en or que j'avais ôtée de ton cou. Où es-tu à présent ? Et que signifie ce dessin bizarre sur la médaille qui orne la chaîne ?

C'est aujourd'hui que j'ai retrouvé ce bijou et, curieusement, c'est aujourd'hui que j'ai reçu ta lettre. Tu ignorais pourtant mon adresse. Et connaissais-tu seulement mon nom ?

Chaque tour des roues du train me rapproche de toi et reconstruit en moi cette cathédrale de joie qui s'était effondrée à ton départ. L'air me semble plus pur, plus vif, le ciel plus lumineux. Je sais que dans quelques instants le train ralentira, grincera, s'arrêtera. Je descendrai sur le quai, et tu seras là. Je ne saurai pas quoi dire, et toi non plus sans doute, et je vivrai doublement ce bonheur redécouvert et confirmé de renaître à la vie dans tes bras.

Pour la millième fois je relis ta lettre. Le moment est venu de nous retrouver, dis-tu. Pourquoi cette étrange fatalité dans tout ce que tu dis, dans tout ce que tu fais ?

Le train ralentit enfin. Mon coeur cogne à se rompre, mes mains tremblent. Je suis déjà ébloui de bonheur : comment ai-je pu survivre sans toi ? Je descends du train, entraîné par la foule. Je cherche, dans cette forêt de visages, ton visage, évidence de printemps au plus fort de l'hiver... est-ce toi que j'aperçois là-bas ? Alors pourquoi ce regard presque apeuré, et pourquoi pars-tu ?

Je commence à courir, bousculant des ombres. Où es-tu ? T'ai-je perdue avant même de te retrouver ? L'angoisse me noue le ventre.

Je sors de la gare, pour voir ta silhouette disparaître au coin d'une rue. Je cours pour te rattraper, brandissant ta chaînette comme si elle avait le pouvoir de te retenir. Je traverse un carrefour en diagonale.

La chaîne m'échappe des mains, brille un instant dans le soleil, roule sur les pavés. Je me précipite pour la ramasser, mais une auto arrive, trop vite, trop tard pour s'arrêter à temps.

Quelqu'un franchit le cercle des curieux, se penche vers moi. Je reconnais ton parfum. J'ouvre la bouche pour te parler, mais tu poses un doigt sur mes lèvres, et tu me souris. Un sourire un peu triste.

Ma vision s'obscurcit. Maintenant, je sais ton nom.
 

© - Lionel Ancelet - 1978


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